Algérie. le prix de la supercherie
Le Soir d’Algérie
Nous voilà désormais affranchis : le président
Bouteflika est officiellement candidat au prix Nobel de la paix pour 2006.
Un comité très sérieux,
dénommé “Comité national de préparation de
la candidature au prix Nobel du président de la République”
et dont seuls les esprits chagrins pourraient douter de l’indépendance
et de la spontanéité, en a fait la demande le 22 juin dernier
auprès de la commission du Parlement norvégien (les six autres
prix Nobel étant sélectionnés par l’Institution académique
suédoise).
Ce comité qui se charge bénévolement de parrainer la candidature
du chef de l’Etat serait né d’une idée souveraine
d’un organisme jusque-là très discret, l’Union nationale
des inventeurs et de la société innovante (Unisi) et qui, à
la faveur d’une si généreuse initiative, sort d’un
ingrat anonymat.
Ses membres, à la vocation strictement altruiste, et qui, lit-on dans
le Jour d’Algérie, “sillonnent sans relâche le pays
pour collecter les signatures de soutien requises pour défendre les chances
de nomination du président”, ne désespèrent pas de
graver le nom de Bouteflika, “père de la réconciliation
nationale”, aux côtés de personnalités aussi illustres
que Martin Luther King, Mikhael Gorbatchev, Mère Térésa,
Desmond Tutu, Yasser Arafat ou Nelson Mandela.
L’Unisi n’a d’ailleurs pas hésité à frapper
les esprits en décidant d’une initiative aussi grossière
que téméraire : l’octroi au président Bouteflika
de la qualité d’innovateur pour avoir été l’initiateur
de la réconciliation nationale ! “Nous avons longuement discuté,
après quoi on s’est dit “pourquoi pas ?” révèle,
sans rire, le porte-parole de ce singulier organisme qui, ne craignant ni le
ridicule ni les foudres des dieux de la science, va jusqu’à soutenir
que “la notion de “droits d’auteur de la réconciliation
nationale” a été l’idée appendice et qui dit
droits d’auteur, dit produit de création ou d’innovation.”
Pour ce savant émérite, “M. Bouteflika n’a pas seulement
innové, il a révolutionné le monde politique avec le concept
de paix et de la réconciliation qui a mis fin à une tragédie
nationale”. Le propos, ici, n’est pas de s’attarder sur l’aspect
loufoque de la procédure ni d’épiloguer sur les chances
très aléatoires de voir une si prestigieuse distinction exigeant
du postulant autant d’avoir lutté pour la paix que pour les droits
de l’homme ou la liberté, échouer entre les mains d’un
homme qui a quand même incarcéré 7 journalistes en deux
ans et condamné 23 autres à la prison ferme.
Tirons plutôt de cet admirable entêtement à applaudir la
réconciliation en dépit de ses retentissants échecs, cette
providentielle conclusion : si le pouvoir algérien persiste, au mépris
de la réalité et de l’intérêt national, à
s’enfoncer dans l’impasse de la “réconciliation nationale”,
c’est parce que, entre autres, dès le départ, la charte
pour la paix a été liée au prestige personnel du président
Bouteflika et qu’il est difficile d’en divorcer aujourd’hui
sans sérieusement compromettre la postérité d’un
homme très ombrageux quant à sa réputation et qu’on
dit très souffrant.
Conforté par ses affinités pro-islamistes, le chef de l’Etat
a cédé à l’illusion que la “réconciliation
nationale”, en rétablissant la paix dans le pays, serait immanquablement
considérée par l’opinion comme une œuvre majeure de
paix dans le monde, une avancée là où d’autres ont
échoué, susceptible donc de lui valoir les plus hautes reconnaissances
internationales.
Qu’il ait été encouragé, par les uns et les autres,
à épouser pareille chimère, ne fait aucun doute : Bouteflika
a succombé avec d’autant plus de facilité à cette
flatterie fatale qu’elle allait dans le sens de ses convictions et que
son approche superfétatoire de la question islamiste, sa suffisance et
son matériel idéologique approximatif l’empêchaient
de voir que la mouvance terroriste algérienne n’était qu’un
maillon d’une chaîne islamiste internationale et complexe et qu’il
convenait de traiter non pas avec nos “égarés algériens”
mais plutôt avec leurs chefs d’Al-Qaïda, Ayman Al-Zawahiri
ou Ben Laden.
La dernière mission d’attaquer la France, confiée
par Al- Zawahiri au GSPC de Abou Mossaab Abdelouadoud dont il a avoué
le ralliement naturel, réveille nos dirigeants de leur candeur calculée
et les renvoie aux dures réalités du terrorisme islamiste. Nous
avons dilapidé dix années de résistance sans espoir aucun
de connaître le répit. Il faut tout refaire. Un tel dérapage
aux conséquences incalculables ne se serait, bien entendu, jamais produit
sans l’exercice autocratique du pouvoir depuis 1999 et sans la démission
ou la collaboration des forces politiques d’opposition et des élites.
La véritable inquiétude est cependant ailleurs : jusqu’où
ira le pouvoir algérien, pour donner raison à la folie et obtenir
les dividendes de l’orgueil, dans l’obséquiosité politique
à l’endroit des islamistes ? Bouteflika a offert la direction
du gouvernement à l’islamiste Belkhadem ; Rabah Kébir, l’un
des chefs du FIS, est autorisé à rentrer au pays après
le délai fixé pourtant fort péremptoirement par la charte
; les programmes scolaires sont adaptés aux inquisitions islamistes et
il est jusqu’à Yazid Zerhouni pour exprimer, au moyen d’émouvants
galimatias et de pathétiques lapalissades, l’embarras sans nom
du pouvoir.
Toute cette procession de capitulations n’a cependant rien donné,
et elle ne peut rien donner. Un an après le référendum
que le subtil Ahmed Ouyahia nous présentait comme le prélude à
une fête nationale, les attentats ne baissent ni en nombre ni en sauvagerie
et à peine un terroriste sur six a daigné se rendre aux autorités.
Les intégristes, conscients qu’ils tiennent le pouvoir par le flanc
de la vanité, exigent de nos gouvernants des postures intolérables
qui plongent le pays dans une incertitude plus noire que celle des années
90.
A moins d’un sursaut national urgent, l’Algérie se
dirige vers une soumission aux islamistes d’une ampleur insoupçonnable
il y a à peine cinq ans. Et le plus inquiétant est que le cercle
présidentiel, piégé par la tournure des évènements
mais obsédé par l’idée de ne pas accabler le souverain,
se laisse griser par le vent du mensonge et de l’hypocrisie, osant
présenter un pays où les soldats sautent encore sur des bombes
comme un pays pacifié dont le chef est éligible à la renommée
mondiale !
S’il faut, en effet, un certain courage pour recevoir de soi-même
l’aveu de ses propres fautes, il en faut sans doute davantage pour faire
de la reddition laborieuse de deux cents terroristes une performance politique
méritant le prix Nobel de la paix !
Alfred Nobel, précisément parce qu’il a inventé la
poudre, n’aurait pas souhaité récompenser des dirigeants
qui s’en accommodent de l’usage criminel. Mais en attendant que
nos gouvernants se réconcilient avec la perspicacité de leur époque,
il nous faudra crever toutes les bulles du mensonge et signifier aux cardinaux
de la démagogie qu’il y a une fin pour tout, même pour les
supercheries.
Mohamed Benchicou
le soir d’Algérie - 18/9/2006